La révolution de l'enchantement

La révolution de l'enchantement

Journal d'une résidence à la médiathèque l'Escale à Auby

Le journal des tricoteuses ( 2 )

Le journal des tricoteuses ( 2 )

Les citations de l’Escale : « À quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat. »

Sénèque

Brève histoire

du groupe

( première partie )

 

" Cinquante ans déjà,

ça se fête non ? "

 

La naissance du groupe remonte en 1966. C’est-à-dire un demi-siècle en arrière. Il y avait Madame Doye à cette époque. Pierrette Carlier aussi. Mais elle est morte. Madame Graveline. Même chose. Reste nous deux. Evelyne et Espérance. Les survivantes parmi les anciennes. Les rescapées... ( rires )

Ça commence à la salle Capelle en face de la pâtisserie juste en sortant de la médiathèque. Avec madame Verslype… Et puis le groupe s’agrandit par le bouche à bouche… Euh pardon, le bouche à oreille… ( rires ) ça commence bien.

Donc les personnes qui aiment tricoter se réunissent le mardi. On est bien une vingtaine au début. Carmella. Alice Thierry. L’ambiance est comme ici. On rigole bien. On bavarde. C’est bon de se retrouver.

Evelyne : Moi, j’arrivais la première à la salle. Et je préparais le café. Les tasses étaient posées sur la table devant chaque chaise. Un jour Madame G, mais je ne préfère pas dire son nom, je ne veux pas d’histoire, est arrivée mais mon café n’était pas prêt. Elle n’était pas contente

- Je n’ai jamais vu ça, d’habitude le café est servi !

Elle était vraiment mal lunée ce jour-là ! La fois d’après, elle est venue, devinez quoi, avec son Thermos ! Son thermos ! Quel affront ! Et aussi avec sa tasse, sa serviette. Je n’étais vraiment pas contente. Elle l’a mal pris. Espérance lui a dit ses quatre vérités. Que c’était une égoïste, une fille unique. Et qu’on ne faisait pas de choses pareilles en société !

Espérance : Je pouvais me permettre de lui dire parce que j’avais été élevée à côté d’elle… J’habitais en face de chez elle à la cité du Moulin. Ben du coup, elle s’est calmée… Le mardi d’après, elle est revenue comme si de rien n’était.

Depuis que le groupe des tricoteuses existe, c’est toujours Madame Marteaux, Evelyne quoi, entre nous on dit Evelyne, qui fait le café.

À l’époque, elle calculait le total, café, sucre, du lait pour l’année et on divisait les frais par le nombre de personnes. On faisait même un loto collectif au PMU. Quand on gagnait, on mettait l’argent dans une cagnotte. Et le dernier jour avant les vacances, on partageait l’argent entre nous et on faisait la fête... ( rires )

« Pour changer et devenir pire, c’est pas la peine ! » conclut Espérance qui ponctue souvent la vie du groupe de ses pensées philosophico altruistes.

Espérance : Madame D, combien de fois on a ri avec elle. Et pourtant, elle avait un cancer. Elle arrivait toute triste et repartait toute gaie. Combien de fois, elle est venue pleurer et pleurer à la maison. Un cancer du sein. Je l’écoutais, je l’écoutais. Et quand elle arrivait au bout de ses larmes, je lui disais :

- Hein Madame D, et si maintenant on buvait un petit Porto pour nous remettre, on l’a bien mérité non ?

- Vous croyez que c’est raisonnable Madame Constant ?

Et on buvait son petit Porto. Elle repartait avec le sourire.

Puis elle a connu une rémission. Mais il y a eu un autre drame dans sa vie. Un fils tué en voiture. Hervé. Avec un copain. Ils étaient 4 dans le véhicule. Dans la descente de Quentin, ils sont rentrés dans une cabine téléphonique. Ils ont écorché le mur de la poste. Trois morts sur le coup. Le chauffeur. Hervé. La jeune fille qui était passagère, juste blessée. C’était en 86 je crois. Celui qui téléphonait dans la cabine : tué net. Il venait d’annoncer à sa femme qu’il avait trouvé du boulot. Alain, le frère d’Hervé, est venu me chercher chez moi.

- Mon frère est mort Espérance, mon frère est mort… Venez à la maison, j’ai peur pour maman, elle ne le sait pas encore !

Je le vois encore se suspendre à une barre de la véranda comme pris d'une rage.

Je me retrouve à convaincre Madame D de chercher le livret de famille pour l’hôpital qui le réclamait.

- Mais enfin Espérance pourquoi le livret de famille hein pourquoi ?

Je ne pouvais pas lui répondre. Mais tout à coup, elle s’est tourné vers son mari comme prise d’une intuition :

- Hein il est pas mort mon fils hein dis moi qu’il est pas mort chéri hein je t'en supplie !

Mais son mari en guise de réponse a fait oui de la tête.

Madame D s’est enfuie dans les rues d’Auby en hurlant comme une bête !

Je crois qu'ensuite elle a fait une rechute. Elle est morte de chagrin en fait. Il y a des familles qui cumulent, c'est terrible, non ?

( à suivre )

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