La révolution de l'enchantement

La révolution de l'enchantement

Journal d'une résidence à la médiathèque l'Escale à Auby

L'enchantement de l'autre

L'enchantement de l'autre

Voilà, c'est mon

petit moi

 

Je suis née à Rost-Warendin. Mon père, Roland, était mineur de fond. Ma mère, Mireille, femme au foyer. Nous étions 5 enfants.

Je me souviens d’une vie simple mais on était heureux. J’habitais la cité des mines. La cité des grands Vanneaux. Aujourd’hui, il reste les petites maisons. Les Camus ont été abattus.

On jouait tous ensemble dans la cité. On ne sortait pas du quartier. Maman criait « Elisabeth ! Elisabeth ! ». J’accourais. Pas besoin de chercher après nous. On était tous là. On jouait souvent dans l’allée du Château. Parce qu’il y avait de l’ombre. On emportait des fruits, des couvertures et on jouait à pique-niquer. On discutait beaucoup aussi entre enfants. Ma mère aimait beaucoup accueillir les autres enfants à la maison.

Je voudrais souligner un truc. Mon père avait un grand jardin. On jouait à la marchande. À papa maman. Et Mireille nous prêtait ses boites de conserve. À condition qu’on ne retire pas les étiquettes. Sinon, impossible de reconnaître le contenu ! Des casseroles aussi. Dans la cour, il y avait un coin maison. Un coin marchand. Mes sœurs : Karine, Fabienne, Valérie. Mes copines : Fatima, Mimouna, Martine. IL y avait aussi un copain garçon. Ses parents le surnommaient Moustique ( Diminutif de Mustapha ).

Il y avait beaucoup d’émigrés dans le quartier. Dans ma rue, on était deux familles françaises, une algérienne, une marocaine, une française mariée avec un marocain. Et une famille polonaise. C’était le rue Lubersac. L’ambiance était vraiment chaleureuse. Tout le monde se connaissait et s’appréciait.

Mon père n’est jamais rentré sale de la mine. Je ne l’ai jamais vu noir de charbon. Il se lavait avant de rentrer. Il travaillait à la fosse 9. Roland ne parlait jamais d son travail. Est-ce que c’était trop dur ? On respectait son rythme et son sommeil. Il faisait les postes. Quand il était de nuit, on ne faisait pas de bruit. On marchait sur la pointe des pieds.

L’éducation, c’était maman. Mon père lui donnait toute sa paye et disait : « Voilà. Fais nous vivre avec ça ! ». Maman était libre de gérer comme elle voulait.

Maman nous avait expliqué : « Si les sirènes sonnent, c’est qu’il y a quelque chose de grave ! » Je ne me souviens pas de les avoir entendues.

Roland était passionné de pêche. Plus grande, j’allais le voir. Au marais de Rost-Warendin. Il participait bénévolement à l’entretien des berges.

À l’école, je ressentais quand même une différence, par exemple, quand il y avait une fille d’instit ou de pharmacien. Les vêtements étaient plus chics. C’est pour ça qu’on portait un tablier. Pour effacer les différences sociales. J’ai eu de très bonnes institutrices.

Je vivais quand même avec la peur. Je savais que la mine était dangereuse. Je le ressentais. Mais papa n’osait pas en parler. J’étais soulagée quand je le voyais revenir. C’est moi qui lui préparais ses casse-croûtes. Il aimait bien les grosses tartines que je roulais dans un torchon. Parfois, on lui faisait des farces. Je lui dessinais un bonhomme sur la pelure de la banane. Un clin d’œil pour qu’il pense à nous. Ensuite, je versais son café dans une gourde en fer que je nettoyais avec du sable et des petits cailloux. Il buvait un mélange d’eau et de café. Ma mère lui faisait parfois des beignets pour lui et ses copains du fond. Pour plaisanter, elle mélangeait du fil à la pâte d’un beignet. Elle faisait ça aussi pour les crêpes. Une vraie partie de plaisir.

Mon enfance baignait dans un bonheur simple. On n’enviait pas les autres. Nous les grands Camus, c’était plus modeste. Beaucoup d’enfants et beaucoup d’émigrés. Chez les petits Camus, non. C’était les porions et les chefs. Il n’y avait pas de familles nombreuses comme chez nous. On sentait quand même la différence. Les enfants des petits Camus ne venaient pas jouer avec nous.

Je n’ai pas appris à tricoter dans l’enfance. Et je n’ai pas eu mon certificat d’études. Il n’y avait plus assez de place dans la salle le jour de l’examen. Plus de chaise, plus de table pour passer l’épreuve. Et plus d’adulte pour nous surveiller. J’ai attendu dans le couloir la fin de l’examen. Je suis quand même allée au Lycée Edmond Labbé à Douai.

L'enchantement de l'autre

Mes premiers tricots remontent à 2006. J’étais en longue maladie. Un cancer. Je ne me suis jamais caché de ce que j’avais. Je veux en parler et dire aux jeunes filles de rester vigilante et de faire des contrôles. Oui, j’ai attrapé un cancer du col de l’utérus. C’est pour ça que j’insiste aujourd’hui, avec tous les moyens que l’on a, de se faire dépister. Ce n’est pas tabou.

Donc en 2006, je viens d’apprendre ma maladie. Et je rencontre Claudette, une habituée du tricot. Je voulais faire quelque chose de mes doigts pour ne pas tourner en rond avec ma maladie. Elle m’a proposé d’entrer dans le groupe des tricoteuses. On était 4 ou 5 à l’époque, à l’ancien local de la Police Municipale. J’avais trouvé une activité qui me valorisait un peu.

Je venais tous les jours à la médiathèque. Tous les jours. Avant mon arrêt maladie, j’y travaillais comme femme de ménage. Je voulais donc garder le contact avec mes collègues. C’était un lien fort. Elles me réconfortaient. Je buvais mon café et hop !

Au début, j’ai appris à faire des cache-nez. Je ne savais pas du tout tricoter. Ensuite, il y a eu une coupure d’un an après le décès de ma mère. Elle avait la maladie de Charcot : dégénérescence des nerfs. Puis Alzheimer. Je vais être franche : j’ai prié tous les jours pour que Dieu me la prenne. Je ne voulais pas qu’elle meurt étouffée comme dans la phase terminale de cette maladie. Ça a atteint ses mains, puis ses pieds, ses jambes. Paralysie progressive de tout le corps. Mes prières ont été exaucées. Maman est partie avant que la paralysie atteigne les bronches.

Maman est décédée en 2012. Je suis revenue au groupe des tricoteuses en 2013. J’ai été accueillie à bras ouverts.

J’ai toujours autant besoin du tricot. J’aspire l tricot. C’est une bouée. Ça m’apprend quelque chose. Et j’échange avec les autres : parler de la vie les unes des autres, des naissances, des décès, on se tient au courant des bonnes et mauvaises nouvelles. Car je vis seule. À part mes enfants qui viennent me voir bien sûr.

Mon mari buvait. Il buvait avant le mariage. J’ai pensé que mon amour allait le guérir et apaiser cela. Non, rien à faire. Lui, ce qu’il voulait, c’est bobonne à la maison. Moi je suis sa chose et lui il sort avec ses copains. C’est pour ça qu’il me battait. J’osais lui dire non ! J’étais donc une femme battue. Claudette connaissait mon cas, Marie aussi. Je ne me suis jamais cachée de la violence de mon mari. Je leur en ai déjà parlé. C’est important de dire les choses.

Trois ans de mariage, trente ans de divorce. C’est comme ça que je résume la situation. J’ai repris deux fois mon mari. Pour lui donner une chance. Mais il rechutait toujours. Alors je le mettais à nouveau à la porte. Puis j’ai pris la responsabilité d’élever mes enfants toute seule.

La violence, je l’ai connue trois ans, sans discontinuer. Il rentrait du café ivre mort. Il fallait que j’obéisse et que je monte dans la chambre. Que je me laisse faire. Mais non, je voulais garder ma dignité. J’ai le droit de dire non, mon corps m’appartient. Je le repoussais. Il me battait. Jamais à la figure. ET je me suis toujours cachée des enfants pour pas qu’ils le sachent. Une fois, il a voulu m’étrangler. Il me frappait sur tout le corps, jamais à la figure. À mon troisième enfant, j’ai regardé mon mari droit dans les yeux et je lui ai dit : « Celui-là, tu ne le connaîtras pas ! « Et je me suis séparée ! ». Alors mon ex mari s’est engagé dans la légion.

Je l’ai revu 12 ans après, j’ai cru qu’il avait changé, et je l’ai repris à la maison. Mais non. C’était pire qu’avant. Finalement, un beau matin, il a retrouvé ses bagages devant la porte. J’ai divorcé. Il n’était même pas présent au tribunal.

Parfois, je craque. Chez moi. Toujours seule. Jamais devant quelqu’un. Peut-être pour me faire plus forte que je ne suis. Et pour dire aux autres : tenez bon, il ne faut jamais désespérer. Marcher la tête haute !

Je vis au jour le jour. Je me fais juste du souci pour mes enfants. C’est comme ça. Petits enfants, petits tourments… Sinon, je vis normalement. Je vis ce que je vis.

Par exemple, le fait d’avoir pu aller une fois à la mer, c’est déjà une victoire. Oui, je suis allée à Berck, samedi, avec mes deux sœurs. Deux ans que je n’étais pas sortie de chez moi ! Pas d’excursion, pas de voyage. Clouée à la maison. Je ne pouvais même pas aller dans les magasins à cause des séquelles de la radiothérapie. Brûlure intégrale de mes intestins. Cela limite ma liberté.

Pourtant. Comment je vais dire.

Je ne me sens pas malheureuse.

Ces femmes qui ont perdu leur mari : on dirait que le monde s’écroule. Je comprends leur souffrance mais quand même. Elles me disent souvent : « Comment tu as pu vivre trente ans toute seule ? ».

C’est simple, je n’ai pas eu le temps de penser à moi.

Ce sont mes enfants qui ont rempli ma vie ! J’ai été heureuse grâce à eux. Et je vais vous le dire franchement : plus besoin de l’amour d’un homme, l’amour de mes enfants me suffit ! Et puis maintenant, ce sont mes petits-enfants ! Quel bonheur !

Je ne veux pas retrouver d’homme dans ma vie. Je suis devenue trop indépendante.

C’est la vérité. La conclusion, c’est ça.

Voilà, c’est mon petit moi.

Et je suis contente d’être devenue ce que je suis.

L'enchantement de l'autre

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HIMMEL Valérie 29/08/2016 09:31

Ce récit m'a émue ... belle et longue vie à cette femme forte et pourtant si discrète

Sampiero 29/08/2016 12:34

Merci pour ce commentaire sensible