La révolution de l'enchantement

La révolution de l'enchantement

Journal d'une résidence à la médiathèque l'Escale à Auby

L'enchantement de l'enfance

L'enchantement de l'enfance

Les peaux de terre au fou

 

Je ferme les yeux.

À trois mètres derrière moi, la passerelle blanche.

À une largeur de berge, le canal de la haute Deûle où bateaux en bois et bateaux en fer passent, s’arrêtent quelques jours, le temps d’un nouveau fret. Ce sont toujours les mêmes qui s’amarrent. Ils sont un peu nos voisins, ils partent et reviennent avec leurs maisons flottantes, voilà tout.

À présent, la visite de la maison de mon enfance peut commencer.

Elle est là, devant moi, avec sa barrière et sa petite porte chocolat au lait, ceinturée d’une haie de troènes.

Elle est habillée de planches de la même couleur chaude que la clôture.

Elle me sourit et me dit « Viens, entre ».

Alors je pousse le lattis, compte deux pas.

Un jardinet, en contrebas de chaque côté d’une petite allée centrale, m’accueille.

Au printemps pivoines rubis et blanc-rosé, se disputeront la place avec les iris jaunes, là, oui, là à gauche, dans l’angle de la fenêtre de la salle à manger. C’est le carré de fleurs de maman.

Puis à l’été ce sera le tour des sauges, des dahlias, des glaïeuls et des rosiers aux minuscules fleurs rouges de grand-père, qui feront leur cinéma en explosant nos yeux et nos narines de couleurs éclatantes et de subtiles senteurs.

Mais pour l’heure j’avance doucement vers les deux marches de la porte d’entrée coiffées d’une vieille marquise et chaussées d’un paillasson tout usé.

De chaque côté, une fenêtre à croisillons, cernée de volets écrémés aux contours chocolatés.

Au matin, quand les yeux de la maison sont encore clos, les fleurs découpées dans le bois laissent filtrer des gouttes de lumière à l’intérieur de la belle endormie.

Des jolis rideaux à volant m’invitent à y pénétrer et les souvenirs affluent. Dans ma mémoire, tous mes sens se mettent à tourbillonner. Ils m’investissent, débordent, me font chavirer.

Tout d’abord des odeurs de bois et de linoléum cirés.

Celles des cataplasmes à la moutarde que grand-mère m’apposait et m’imposait lorsque j’étais malade : « Ça brûle grand-mère, ça brûle ! ». « Non non, encore un p’tit peu ! ». « Oui mais ça brûle ! ».

Celles aussi du chocolat chaud l’hiver, du pâté de lapin cuisant doucement dans le four de la cuisinière à charbon, parfumant la cuisine au thym et au laurier.

De confitures en tous genres, de bocaux de haricots verts, petits pois, poires confites, de tartes au « lait bouli » du dimanche, de soupes fumantes.

Laissez-moi revivre les carreaux qui gelaient l’hiver, dessinant de petits cristaux de givre sur les vitres de la chambre.

Mes frayeurs d’enfant quand j’avais peur d’aller me coucher toute seule dans le noir et que grand-père posait mes petits pieds sur les siens. Nous avancions soudés vers les ténèbres de la chambre en imitant le « Tchoutchou » du petit train.

Laissez-moi les balades dans la neige et les bonhommes de neige avec lui !

Nos noëls, tous ensemble !

Laissez-moi revoir encore grand-mère en train de repasser dans l’odeur de lessive et d’amidon, pieds nus, les jours de grosses chaleurs, sur le balatum usé de la cuisine.

Je veux dormir une dernière nuit avec maman dans ce grand lit où je lui racontais tout bas mes petits bobos.

Ressortir la table pour dîner à l’ombre ou souper à la lueur du quinquet, entre le jardin et les clapiers à lapins.

Entendre à la nuit tombée le ronronnement de l’avion qui transportait le courrier.

Ecouter Zappi Max à la TSF et répéter encore sa célèbre phrase « Ça va bouillir ! » et me taire à l’annonce du feuilleton « La famille Duraton ».

Je veux encore suivre grand-père au jardin, en l’imitant les mains dans le dos.

Revoir Madame H, Cette petite vieille tout en rondeurs qui habitait chez ses enfants, juste à côté de chez nous et avec qui nous partagions le jardin. Je veux encore la voir se retourner furtivement pour s’assurer qu’ils ne la surveillaient pas, mettre sa main noueuse dans l’une de ses immenses poches de son tablier pour en sortir un caramel Lutti. Le glisser vivement entre mes doigts gourmands.

Aujourd’hui encore lorsque je mange un Lutti, elle est là, devant moi, dans ses longues jupes noires, son tablier noir parsemé de minuscules bouquets, son visage plein de douceur encadré de cheveux blancs ramassés en chignon.

Tout me la rappelle dans ce bonbon : le papier doux au touché lorsqu’il tourne pour s’ouvrir sous mes doigts, le parfum du caramel, le fondant et la tendresse de sa texture. Et plus encore, le souvenir qu’elle m’en a laissé.

Je voudrais encore courir vers la petite cour. Sortir de la cuisine entre la pompe à eau et les bouteilles de bière vides attendant le brasseur.

Traverser la véranda avec sa rangée de pots de géraniums sur la gauche et sa jardinière de pétunias juste à droite.

Ouvrir le battant vitré près de l’ancien pigeonnier, là où il n’y aura qu’une porte sans salle de bain.

Longer l’arrière-cuisine, notre cuisine d’été.

Renverser la tête, comme à en tomber par terre, les pieds bien plantés au milieu de cette cour et admirer encore une fois ce ciel qui me mangeait toute crue.

Cette cour c’était ma chapelle inachevée du Portugal.

Et tout au fond, cette vieille porte que je ne pouvais franchir, accrochée à un mur fait de mortier et de scorie, où quelques éclats de peinture rouge subsistaient encore dans les nervures de son bois.

Mais ni cette porte ni ce mur n’était ma prison. Il y avait au niveau du bâti, un trou à la hauteur de visage d’enfant.

Léandre était là qui m’appelait et s’il n’y était pas, je l’espérais.

Nous passions alors notre tête de chaque côté de ce trou et nous discutions. De quoi ? De bonbons, de pirouettes et de pommes-de-terre au four.

« Bon Patichia » me disait-il soudain « maint’nant j’men vais, aujoud’hui ma mè a fait des po-de-tè au fou ! » et il repartait vers ses pommes-de-terre au four, mais je savais bien qu’il reviendrait demain.

Et puis, un jour, des messieurs sont venus nous annoncer qu’on allait agrandir le gabarit du canal, qu’on n’aurait pas notre salle de bain, qu’il nous faudrait déménager…

J’ai regardé la gorge serrée, ma maison tomber éventrée sous les coups, mourir brûlée, puis jetée dans l’eau du canal comme une raclure. Mais ce qui m’a fait le plus mal c’est de voir mon landau, mon beau landau bleu, celui où je couchais mes poupées, partir aux mains de pilleurs, de violeurs de maisons, de voleurs de landau.

Quant à la passerelle de mon enfance elle s’est bien défendue, elle a résisté longtemps, jusqu’à casser en deux pour s’affaisser enfin dans mon beau canal. Il a fallu des jours et des jours pour sortir son pauvre corps mutilés de là : la belle fille blanche aux hanches étoilées.

Alors j’ai fermé très fort les yeux et j’ai tout emporté.

La salle à manger avec ses hauts placards et les cadres de mes oncles pendus au mur.

Notre chambre et ses lits décorés de grosses roses rouges, le peignoir en satin de maman.

Celle de mes grands-parents où j’allais parfois faire la sieste avec eux et où ils avaient caché mon cadeau de noël : un petit vélo bleu.

La cuisine avec le tic-tac du réveil Bayart posé sur le buffet et son feu à charbon où le vent d’hiver sifflait, menaçant.

La véranda aux pots de fleurs peints avec des restes de couleurs et son vieux pigeonnier.

L’arrière-cuisine où tout mon petit monde se réunissait l’été pour jouer aux cartes et où grand-mère m’apprenait à ne pas avoir peur de l’orage.

Enfin, ma petite cour, théâtre de mes jeux d’enfants, et ce trou entre le mur et la porte de derrière, témoin silencieux de tant de secrets doucement chuchotés et d’éclats de rire.

Toutes ces choses, personne ne pourra me les prendre. Elles sont en moi, dans chacune de mes fibres. C’est une pluie de couleurs et de sensations, un déferlement d’images, d’odeurs, de rires et de larmes.

Ce sont mes souvenirs d’enfance.

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Célia 06/09/2016 22:30

Un très beau texte très émouvant, merci

vasseur 05/09/2016 22:35

magique...magnifique

belaval 05/09/2016 18:15

Je dois avoir à peu près le même âge que Patricia car ses lignes réveillent en moi bien des souvenirs, notamment les jolies fleurs de givre...Comme elle, j'ai vu mon quartier détruit (d'ailleurs trois maisons où j'ai vécu à Roubaix puis à Lens ont été rasées...) Merci pour ces mots