La révolution de l'enchantement

La révolution de l'enchantement

Journal d'une résidence à la médiathèque l'Escale à Auby

L'enchantement De L'enfance

L'enchantement De L'enfance

Au fil du rêve

( 1 )

Interdite.

Les yeux écarquillés d’incompréhension et d’effroi.

Je reste sidérée devant cette larme qui coule sur sa joue flétrie.

Tout ça pour un fil à linge qui casse !

Jamais avant ce jour, je ne l’avais vue pleurer.

Encore sous le choc, je l’interroge :

- Ben pourquoi tu pleures ?!

- Je ne sais pas… me répond-t-elle d’une voix où pointe la lassitude, c’est comme ça !

Les draps ramassés et relavés, l’incident semble clos… Enfin, je l’espère de toute mon âme et de toutes les fibres de mon corps.

Ce ne peut être qu’une faiblesse passagère. Du moins je veux y croire. Le crépuscule de la vie, j’ignore ce que c’est. Je ne veux pas le savoir. J’aime la lumière, je suis jeune. Alors je relègue ce souvenir dans les tréfonds de ma mémoire, refusant de voir que quelque chose dérape, s’échappe. Que tu m’échappes, toi ma mémé. Mon chêne ancestral au milieu de ma forêt.

 

( 2 )

Je tourne la tête à droite puis à gauche.

Mon cœur bat la chamade.

J’ai peur. Si peur.

Soudain, tout se brise. Tu te brises, dans un fracas assourdissant, toi mon arbre.

Tes racines craquent et craquent encore sous la terre qui t’a portée et maintenue si solidement. Je les entends gémir dans un insupportable ralenti qui se répercute au plus profond de mon être. Elles s’arrachent une à une de ce terreau fécond qui poudroie autour de toi.

Le bruit n’en finit plus.

Une souffrance indicible me submerge comme si une main invisible venue d’outre tombe, m’enserrait le cœur et les entrailles, de ses griffes immondes. Ta tête auréolée de superbes ramures argentées — qui m’avait si longtemps protégée — tombe inexorablement vers le sol, t’ensevelissant à tout jamais.

Et puis, le silence. Un insupportable silence, fait de mille bruits silencieux.

Je suis seule au milieu de cette forêt, ton corps gisant à mes pieds.

Alors dans un hurlement muet, je crie ma douleur.

 

( 3 )

C’est une tempête terrible et dévastatrice.

Des vagues de nuages noirs se fracassent sur l’azur du lac de ton regard.

Des milliers d’étoiles qui le peuplaient jusqu’alors, meurent les unes après les autres sous le capuce de l’éteignoir de la vie.

Au fil du goutte à goutte de la chimio, toi si lumineuse, tu me quittes doucement.

Et lorsqu’au matin le ciel a rangé sa colère, l’or d’un rayon de soleil frappe et s’infiltre aux fenêtres de ta chambre d’hôpital.

Tu le suis des yeux, apaisée et sereine. Il te guide pareil au fil d’Ariane, loin, très loin. Là d’où l’on ne revient pas.

Tout est terminé. Désormais j’attends ton retour, chez toi, chez nous.

 

( 4 )

Je reste là à te regarder, tel un supplicier demandant grâce.

Aucune larme ne vient à mon secours. Rien.

Ce ne peut être toi, ce petit corps sans vie sous le drap blanc.

Ma grand-mère à moi, elle est bien en chair. J’adore ses rondeurs !

Ça rassure et c’est plein de tendresse.

Et puis, une mémé, il ne peut rien lui arriver. Jamais. Elle sera toujours là. Oui, toujours.

Alors, les mots sortent de mes lèvres comme un déni à mon chagrin :

- On ne m’a pas rendu ma grand-mère !

 

( 5 )

Aujourd’hui encore tu viens me visiter dans mon sommeil. Tu es ma bougie d’anniversaire, de celle qui ne s’éteint pas. On peut bien souffler dessus, toujours elle se rallume. C’est ta façon de me dire :

- Je veille sur toi.

Alors, je me réveille au milieu de la nuit, les cils baignés du sel de mes larmes endormies.

Mon rêve s’évanouit et je te perds. Tu repars dans les limbes de mon inconscient. J’essaie pourtant de te retenir, de te crier :

- Reste encore un peu grand-mère !

Tu me regardes et tes yeux se plissent sous ton sourire. Je sens ta chaleur flotter autour de moi. Puis tu passes de l’autre côté de mon rêve, comme l’encre séchant au fil de l’écriture de mon passé.

 

à toi, ma grand-mère Coralie…

 

 

L'enchantement De L'enfance

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Commenter cet article

Valérie 21/12/2016 14:33

Des mots, des phrases ciselés comme des bijoux ... que de trésors enfouis qui méritaient d'être révélés

Sabine 20/12/2016 17:10

J'ai adoré, tu nous fait partager des instants très intenses...Très émouvant aussi...Qui sont inoubliables pour toi...Bravo....J'en frissonne encore...

doris 19/12/2016 11:05

j adore! merci pour ce moment de lecture et de souvenir

Patricia Derache 18/12/2016 13:25

Mes tiroirs sont de toutes les couleurs de la vie. Merci à toi

Cynthia 18/12/2016 13:10

Il y a la tristesse certes...mais surtout tellement d'amour La chance d'avoir eu cette relation priviligiée qui te laisse de beaux souvenirs.