La révolution de l'enchantement

La révolution de l'enchantement

Journal d'une résidence à la médiathèque l'Escale à Auby

Le journal de Marie Cassado

Le journal de Marie Cassado

Histoire d'une cordelière

 

Mon mari parlait couramment l’arabe.

D'ailleurs il parlait 3 langues : le français l'arabe et l'espagnol. A l'usine où plusieurs nationalités se mélangeaient, on l'appelait souvent pour faire l'interprète.

Je suis née dans une famille de 5 enfants. Ma petite sœur est morte à 4 mois et demi d’une bronchopneumonie, entre mon frère André et Donat. Je suis née en 38.

À partir de quel âge, j’ai des souvenirs ? Je ne sais pas exactement.

Comme j’étais la seule fille de la maison, je jouais au football avec mon frère Donat. Le ballon passait souvent par-dessus le portail… ( rire )

J’aime bien jouer au foot et je regarde les matchs à la télé. L’O.M. Le Racing club de Lens. Ma petite fille Sarah a attrapé le virus. Elle va aux matchs, elle a hérité de ma passion.

J’ai toujours dit, s’il y avait du football féminin à Auby, je me serai inscrite.

Quand j’allais à l’école et que je ne savais pas ma leçon, mon institutrice qui habitait sur la place d’Auby me disait :

- C’est bien de faire du vélo sur la place d’Auby toute la journée mais tu ferais mieux d’apprendre tes leçons !

Quand je rentrais à la maison ma mère répliquait :

- De quoi elle se mêle celle-là !

À l’école primaire, je me souviens de la rentrée. Quand on demandait la profession du père, j’avais une bonne copine qui répondait :

- Moi je le sais madame, il ressoude les culs de chaudron !

Le journal de Marie Cassado

C’est parce que mon père travaillait à la mine, il était ajusteur soudeur. Il m’avait même fabriqué une bicyclette pour mon certificat d’études. Il faisait de tout. Il changeait les pots de feu. Les serrures. Il dépannait tout le monde. Un jour, une dame passait en vélo devant chez nous et sa chaîne a sauté. Ma mère l’a fait entrer pour boire une tasse de café et mon père a remis sa chaine.

- Rien du tout Madame, le prix c’est votre sourire !

L’épouse du docteur Carbonel venait souvent lui demander avec son petit sourire :

- Hein Marcel, vous n’auriez pas un petit bout de persil du jardin pour mes tomates ?

Chez nous, c’était la maison du Bon Dieu.

Quand papa est mort, beaucoup de gens sont venus me dire :

- Qu’est-ce qu’on va faire sans Marcel ?

Le journal de Marie Cassado

Un autre souvenir qui me revient. J’allais à 17, 18 ans à la chorale de l’église avec Monsieur le Doyen. Je me souviens d’une phrase encore gravée dans ma mémoire ce Noël là :

- Adoucissez les finales ! Adoucissez les finales !

La sœur du Doyen qui habitait avec lui le presbytère était déjà âgée et je prenais mon samedi pour lui faire ses petites courses.

Tout ça se passe avant de partir au Maroc.

Après l’école primaire puis l’école ménagère, Madame Douce, la femme de celui qui allait devenir mon futur patron, est venue à l’école chercher une femme de ménage. C’est comme ça que j’ai travaillé chez le directeur de la mine de plomb de Roost-Warendin. Quand il a du partir travailler au Maroc pour diriger des mines là-bas, leurs enfants, Françoise, Michèle, Monique, Claire, Anne-Marie et Jacques ont voulu que je vienne avec eux.

Quand j’ai pris la décision de les suivre et que je l’ai annoncé à mes parents, comme on dit dans le nord, « ils en ont eu gros sur la patate ! ». Moi, la petite dernière, partir pour le Maroc ! Mon père n’était pas très enchanté non plus mais il m’a répondu :

- Si c’est ton désir, vas-y ! Vas-y !

Il n’a jamais montré son chagrin.

Le journal de Marie Cassado

J’ai donc pris le bateau. Marseille. Oran. Oujda. Puis de Oujda à Boubeker (1). Il y avait beaucoup de Français là-bas. Par exemple la boulangère avec qui j’ai de bons souvenirs.

Ma patronne était prof au lycée d’Oujda. Elle descendait tous les jours avec sa Simca Ariane et les 5 enfants à l’intérieur. Elle avait réservé un logement là-bas pour ne pas faire le trajet tous les jours.

Je me souviens dans les marchés, dans les souks, les serpents !

De temps en temps, je sortais dans des surprises parties avec des copines. J’avais 22 ans. Tcha tcha tcha. Boléro. J’ai réussi dans une de ces soirées à kidnapper une cordelière que ma tante avait accrochée à son rideau pour avoir un souvenir…

L’homme qui allait devenir mon mari était orphelin de père et de mère. Il a été élevé par sa tante Catherine. C’est là que je l’ai vu pour la première fois à Boubeker.

En fait, comme j’étais bien amoureuse de lui, la cordelière, c’était pour penser à lui. Vous allez rire mais après toutes ces années, je l’ai encore ce bout de tissu.

Mais c’est lui le premier qui s’est intéressé par l’intermédiaire de la boulangère de savoir qui j’étais.

Au début, il me prenait pour la fille du patron.

 

( 1 ) village minier près de Oujda dans l'est Marocain. La mine de plomb et zinc de Zellidja-Boubeker a été fondée par Jean Walter, architecte urbaniste, qui intégrait toujours une forte composante sociale à ses créations. Peu après "la grande guerre" (14-18) Jean Walter partit un peu à l'aventure et découvrit les gisements de minerais de la mine. C'est pour favoriser cet esprit d'aventures et d'initiatives qu'il créa plus tard la "fondation des Bourses de Zellidja" permettant à des jeunes de vivre leur aventure personnelle. Dans sa plus grande extension la mine a compté plus de 10000 habitants, vivant tous plus ou moins de l'activité minière. Ne s'étant jamais éloigné de ses préoccupations d'urbaniste social, Jean Walter, un peu à l'image du grand Le Corbusier, mit en œuvre les concept du 'tout intégré" (Alimentations, distractions multiples, services sociaux... réunis dans le village). L'effondrement du cours des matières premières (et peut-être une gestion économique un peu négligée) ont entraîné un arrêt de l'exploitation, privant le village de son activité principale, si bien que la plupart des habitants (et surtout les ex-habitants) évoquent avec nostalgie l'époque ou le minerai apportait du travail à tout le monde.

 

Le journal de Marie Cassado

Le soir, il venait me voir. En cachette, bien sûr. La maison était tellement grande et au début, je ne voulais pas que ça se sache. Il devait traverser un cimetière pour me rencontrer. Il croisait plein de feux follets.

Puis ses parents adoptifs ont été rapatriés en France à la mort de Mohamed V. Cette tante avait un fils qui vivait à Cannes et elle a décidé de le rejoindre là-bas. Et mon Jeannot les a suivis à mon grand désespoir.

Alors j’ai décidé de me rapprocher et je suis revenue en avion. Oujda. Toulouse. Paris. Auby. C’est Jeannot qui a annoncé à sa famille qu’il allait me rejoindre dans le Nord. Son cousin lui a répliqué :

- Tu veux aller dans le Nord rejoindre ton amoureuse et bien vas-y ! Dans 8 jours t’es revenu mon gars !

Pour finir, on s’est marié le 19 Mai 1962 et il est resté dans le Nord toute sa vie. On a eu trois enfants et on a vécu 48 ans heureux.

Il a trouvé du travail au laminoir.

Quand il a fait son hémiplégie en 98, il s’est retrouvé à ne plus rien faire. Son caractère a changé. Il a beaucoup souffert de ça.

J’ai eu du mal à me remettre de son décès.

Je n’arrive toujours pas à m’habituer à son absence.

- Tu te levais le matin, la première chose que tu faisais c’est de t’occuper de papa…

me disent souvent mes enfants.

Eh oui... Maintenant quand je descends les escaliers, plus personne, la maison est vide.

Le journal de Marie Cassado

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

colette 21/01/2017 11:06

Coucou Tata, j'ai appris plein de choses que j'ignorai sur ta vie au Maroc,
De plus la mise en page avec les photos sont extra
continue à nous raconter, ....c'est prenant
bisous ta filleule